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Lettre à Monsieur Moustaki

Lettre I

Mon cher Georges,
Vingt années se sont écoulées, et pourtant… il n’y a aucune raison que je parle de toi au passé. Tu es là, toujours présent — malgré toi peut-être.
Notre rencontre s’est faite autour d’une chanson : Les Mères Juives. C’était en 2005. J’étais au volant de ma voiture et, il n’a suffi que d’une seule écoute pour que ma vie en soit bouleversée.
Avant de te raconter la suite — que tu connais d’ailleurs, puisqu’elle parle de toi, de moi, de NOUS — je veux t’expliquer pourquoi je t’écris aujourd’hui, et surtout pourquoi le projet sur lequel je suis, me tient tant à cœur.
Il m’est insupportable d’imaginer que tes chansons, le fruit d’une vie entière de travail, puissent peu à peu tomber dans l’oubli. Tu le sais mieux que personne : une chanson bien écrite ne meurt pas. Elle survit à son auteur, et continue à parler aux générations suivantes. Tes chansons sont intemporelles. Plus je les écoute, plus je me rends compte que, malgré le temps qui passe, l’humanité ne change guère : il faut encore et toujours se battre pour nos libertés, nous sommes toujours rongés par la solitude malgré la multitude des connexions.
Les Métèques n’ont toujours pas totalement leur place.
Et le plus abominable — oui, le pire — c’est de constater que l’on n’a pas retenu les leçons de 39-45. Moins d’un siècle plus tard, de façon certes différente…, Les vieux démons sont de retour !
Non, Georges, il n’y a aucune raison que je ne t’oublie. Ni toi, ni ta mama — cette femme lumineuse qui fut, à travers Les Mères Juives, la source de notre rencontre.
Le monde avance, se transforme, mais il continue de se nourrir de sa propre noirceur, tapie, insidieuse, prête à se glisser partout où elle trouve une faille.
C’est précisément pour cela que je veux poursuivre notre aventure, notre dialogue suspendu, cette histoire à la fois artistique et affective.
Je ne peux et ne veux pas tourner la page de cet héritage que tu m’as transmis : tes mots, tes mélodies, tes convictions, ce regard tendre et lucide sur le monde, avec ton réel savoir-faire.
Un travail d’artisan qui n’a pas peur de remettre en question cent fois un mot, une tournure de phrase, une mélodie.
Je ne peux pas laisser disparaître ce savoir, ni ce répertoire qui, bien plus d’une fois, a sauvé des âmes simplement parce qu’on t’a écouté au bon moment. Les chansons n’arrêtent pas les guerres, sans doute, mais elles les rendent un peu moins lourdes à supporter — Tant est si bien que l’on arrive à supporter l’insupportable.
Non, Georges, je ne veux pas que ton œuvre s’efface parce qu’elle ne rentre plus dans le format des radios, parce qu’on ne l’apprend plus dans les écoles, ni dans les cours de récréation.
Nous vivons une époque charnière, où même Brassens n’y survivra certainement pas ...
À force d’écorcher les mots, de malmener la langue, peut-être finirons-nous par ne plus savoir écrire dans celle de Molière.
Je ne veux pas Georges, que l’on t’oublie — ni que l’on s’oublie. Le temps passe, mais la mort ne devrait jamais être une fin en soi.
Voilà pourquoi, très modestement, et même si je trahis un peu ta demande — Celle de me consacrer uniquement à mes propres chansons et de ne jamais reprendre les tiennes — je vais m’autoriser cette entorse.
Parce que certaines promesses méritent d’être oubliées pour que la mémoire persiste.
Célina Ramsauer / Novembre 2025